Vincent Calais : la psychanalyse pour penser  l’évolution du sujet contemporain

Vincent Calais, chercheur associé au laboratoire ETHICS EA 7446, participe  à la chaire « Éthique Technologie et Transhumanismes » sous deux aspects : l’impact des différents courants transhumanistes sur la représentation contemporaine du sujet humain du point de vue de l’anthropologie politique, et, dans le domaine de la santé mentale, l’actualité du soin psychique au regard de l’histoire de la psychiatrie. Il vient de publier une contribution au « Traité de bioéthique IV » des Editions Erès, sur les représentations du corps induites par les pratiques biotechnologiques.

Juriste de formation, Vincent Calais a suivi des études de Droit et de philosophie. « J’ai surtout un intérêt continu et ancien pour la psychanalyse, notamment lacanienne », explique-t-il. Dans sa jeunesse, comme il n’avait pas l’intention de devenir enseignant mais qu’il avait une aspiration pour les études philosophiques et littéraires, Vincent Calais s’est engagé dans les études juridiques, à l’Université de Lille.

C’est ce qui l’a conduit à devenir juriste et à se spécialiser en droit social : il conseillait les entreprises pour l’application du droit social et la rédaction d’actes juridiques en droit social : contrats de travail, plans de licenciement, accords d’intéressement, accords collectifs, protocoles de fin de grève… «Il y a quinze ans, se souvient-il, on ne parlait absolument pas de harcèlement moral, de burn out, de qualité de vie au travail, de bien être, etc. Toutes ces problématiques ont émergé en France entre 2000 et 2002. C’est là que j’ai perçu une convergence entre mon activité professionnelle en direction des entreprises et les évolutions du Droit et de la jurisprudence sociale, qui se préoccupaient de plus en plus de questions psychiques ou psycho-sociales. »

Au croisement du droit et de la  psychanalyse

C’est à cette époque que le chercheur mesure qu’avoir une approche psychanalytique ou para-psychanalytique peut être intéressante pour comprendre les questions sociales et les logiques sociales dans les groupes.

« Aujourd’hui, mon thème de recherche peut se résumer par l’anthropologie psychanalytique du sujet contemporain. » En clair, il s’agit, pour le chercheur, d’établir ce que les outils de la psychanalyse – ou une partie des outils de la psychanalyse et des théories de Lacan – permettent  de comprendre par rapport à l’évolution contemporaine des sujets. « Mon centre d’intérêt, ce sont les groupes plus que les individus, je ne suis pas du tout psychothérapeute ou psychologue. Je n’ai jamais eu l’intention de devenir psychanalyste », précise Vincent Calais. Observer, comprendre, accompagner la logique des groupes, voilà ce qui le passionne ; et dans le cadre de la chaire Éthique Technologie et Transhumanismes, la pluralité des approches tant sociologiques qu’anthropologiques, philosophiques, politiques, économiques ou éthiques, lui semble particulièrement pertinente.

Aujourd’hui consultant en gestion de crises sociales et technologiques, il accompagne ses clients à partir de cette position d’éveil et d’ouverture sur le collectif et sa part d’ombre.

La parole terrassée par une prolifération de l’écrit

« Mon intérêt pour les questions sociales appréhendées du point de vue langagier, symbolique, est ancien », précise celui qui a aussi suivi des études de philosophie à Reims, et même commencé un doctorat en psychopathologie à Paris VII. « Certes, je lis, pour me nourrir, des livres de sociologie ou d’économie, par exemple, mais je n’inscris pas ma recherche dans une logique de sciences humaines. Mon attention se focalise sur une logique de construction d’une représentation du sujet contemporain à partir de l’évolution des systèmes symboliques. » Qu’est-ce que l’informatique change dans les mentalités, par exemple. Ou qu’est-ce que l’écriture, Internet et les technologies, le numérique… modifient dans le psychisme des individus ?

Le chercheur observe, par exemple, qu’il existe une « psychologisation » des relations sociales qui s’est généralisée, notamment dans le milieu professionnel mais aussi dans le domaine du social et de l’intervention sociale. « L’abord politique des problématiques a glissé vers un abord psychologique, résume-t-il. Il y a quinze ans, le conseil des prud’hommes, c’était la lutte des classes. C’étaient les ouvriers contre les patrons. On parlait de justice sociale, de droits des travailleurs, et les discours étaient centrés sur des enjeux politiques. » Selon lui, cette réalité ancienne s’est profondément transformée. Les personnes qui se présentent comme victimes au conseil des prud’hommes ou devant le tribunal des affaires de sécurité sociale parlent désormais de harcèlement moral, de burn out… La dimension politique a progressivement disparu.

L’Internet a transformé le sujet et ses interactions

« Cela indique que dans la société, dans les mentalités, les gens, de manière générale, ne se posent plus les mêmes questions aujourd’hui qu’il y a une quinzaine ou une vingtaine d’années. On ne problématise plus les choses de la même manière, donc la manière de répondre n’est plus non plus la même. » La dimension politique, éminemment collective, a cédé la place à la dimension psychologique, profondément individuelle. Selon le chercheur, Internet a joué un rôle considérable dans cette évolution.

« L’une des conséquences, également, de l’Internet, établit-il, c’est une certaine obsolescence de la parole. Aujourd’hui, les salariés d’une entreprise qui travaillent dans des bureaux voisins peuvent s’écrire un e-mail plutôt que d’aller se voir pour parler. Les lieux de parole, dans les univers de travail, les entreprises, les universités… ont tendance à se réduire. » Ce phénomène aurait, sur le psychisme humain, des conséquences : la langue de bois et le politiquement correct imposent leurs effets de pétrification ; les relations de travail se dépersonnalisent ; la dimension affective et émotionnelle, imaginaire et symbolique, des rapports professionnels s’appauvrit. L’écrit n’a, semble-t-il, jamais été aussi prégnant, à travers les échanges de SMS, de courriels, l’usage de l’Internet. « Cette prolifération de l’écrit est sans précédent dans l’histoire de l’humanité. »

Son souhait : un décloisonnement entre professionnels et universitaires

« Je pense que le rôle d’un chercheur, déclare Vincent Calais, c’est d’aider à la construction d’appareils à penser. Construire des outils pour penser ce qui est impensable, c’est à dire ce qui nous arrive puisque, pour l’essentiel, ce qui nous arrive est impensable. C’est, je crois, une fonction utile du chercheur et moi, ma position personnelle, c’est d’aller dans le sens d’un décloisonnement entre les professionnels et les universitaires et de faire en sorte qu’il y ait des mécanismes de coopération entre les entreprises et les universitaires, entre les associations du secteur sanitaire et social et les universitaires, et qu’on nourrisse les théories avec des références pratiques, et qu’on construise les pratiques avec des références théoriques. Mon positionnement, c’est qu’il faut dépasser des clivages qui sont massifs. Aujourd’hui il y a une division du travail. L’idée qui semble dominer, c’est qu’à l’université, on pense et on sait. Et que dans les univers professionnels on ne pense pas et on ne sait pas, mais on fait. Et ça, je pense que le maintien d’une telle idée dominante est tout à fait dommageable pour tout le monde. »

Une solution : se mettre à l’écoute du terrain ?

« Les difficultés à surmonter, pour abolir de tels clivages, sont, je pense, des problématiques de logique institutionnelle et d’habitudes prises, analyse notre interlocuteur. Je pense que les chercheurs doivent se mettre à l’écoute des professionnels, qui pensent, sans toujours le savoir – mais croyez-moi, il y a beaucoup de pensée dans les entreprises, dans les exploitations agricoles, dans les associations – sans publier des textes ni élaborer de théories abstraites, les acteurs du travail pensent concrètement leurs actes de travail. Et je trouve que c’est intéressant d’être à l’écoute de ça. »

La psychanalyse lacanienne, que vient-elle faire dans tout cela ?

« M’appuyer sur l’approche lacanienne, explique Vincent Calais, ça implique, pour moi, de disposer d’abord d’une référence centrale au langage et aux pratiques de langage et de parole. » Car comme Jacques Lacan, le chercheur estime que le langage et la parole sont fondamentaux dans la formation d’un sujet humain. Lui aussi, considère que ce qui se passe au niveau du langage et de la parole est déterminant dans l’histoire d’un sujet et dans la vie d’un groupe. Il estime, par effet miroir, qu’un changement aux niveaux du langage ou symbolique provoque des effets dans la réalité. « Donc, résume-t-il, à partir du moment où la parole ou les pratiques de parole se modifient, cela comporte nécessairement un impact sur le fonctionnement social et sur les mentalités, les positions subjectives. »

« Le malentendu universel »

« La parole est toujours celle de quelqu’un », souligne Vincent Calais, qui explique que l’approche lacanienne consiste d’abord à remettre en question le paradigme de la communication, avec un émetteur, un récepteur et un message qui passe entre les deux sans se modifier. « Ça, c’est totalement à l’opposé de tout ce que nous apprend la psychanalyse. La psychanalyse démontre à l’inverse l’existence d’un malentendu universel” : il y a toujours des systèmes symboliques qui s’interposent entre les sujets et on ne parle jamais qu’à ce que Lacan appelle un grand Autre. » Il n’existerait donc pas de chose telle que l’intersubjectivité, et c’est par rapport à « un grand Autre » que se fait le jeu social. Il suffit, pour s’en convaincre, de prendre un mot presque au hasard (kermesse, examen, accident) et de demander à plusieurs personnes d’exprimer les images que celui-ci évoque pour eux, la manière dont ils le connotent, pour comprendre toute la complexité qui existe dans quelque chose de pourtant si universellement utilisé que le langage.

Langage et santé mentale

« J’ai aussi écrit sur la notion de “santé mentale”. Mes travaux ont un lien naturel avec le monde professionnel de la prise en charge des personnes dont la santé mentale est affectée. » Pour le chercheur, la place de la parole dans les institutions de soins psychiques est extrêmement importante. « La manière dont un groupe traite ses fous, ses anormaux, est quelque chose de très important dans la vie du groupe. Pas seulement pour ces personnes qui sont atteintes de troubles mentaux, mais aussi pour le groupe lui-même.  Un groupe humain est toujours constitué de références plurielles à l’altérité, que ce soit par les lois de la parenté ou de l’hospitalité, par la structuration des pratiques spirituelles ou corporelles, ou même par les règles de la guerre et de la mise à mort ; la manière dont cette altérité est accueillie, construite, élaborée par le groupe, à travers une multitude de processus de différenciation, est à mon sens un élément fondamental du “degré de civilisation” dudit groupe. Or, nous vivons aujourd’hui un formidable recul des représentations culturelles de l’altérité, assez inquiétant pour l’avenir commun des hommes de ce temps. »

Une parabole de berger

« Quand j’étais enfant, confie Vincent Calais, je voulais être berger. Mais j’ai un peu changé d’orientation », sourit-il. Est-ce qu’il voulait conduire le groupe, cheminer avec lui et le mener à bon port ? Dans ce cas, peut-être qu’être devenu chercheur n’est pas si éloigné de son objectif initial. Mais peut-être que c’est une tout autre anecdote de son enfance qui a semé, dans la tête du garçonnet que Vincent Calais était alors, l’idée d’une telle vocation – et son appétence pour le langage : « Quand j’avais une dizaine d’années, raconte-t-il, j’avais rencontré un berger avec mon père. Ce dernier exerçait, à l’époque, la profession de journaliste. Nous nous trouvions dans la baie de Somme, avec le troupeau. À un moment donné, le berger appelle ses bêtes en bredouillant une parole que ni mon père, ni moi, n’avons compris. Mon père, interloqué par son incompréhension et dans son rôle de journaliste, l’interroge : Mais que leur avez-vous dit ? Et le berger de répondre Je leur ai dit la vraie parole. Alors mon père lui a demandé ce que c’était, la vraie parole. Mais le berger n’a pas répondu. »